Plumes Noires Plumes Noires
Collectif Threeleurre
 
FAQ :: Rechercher :: Membres :: Groupes :: S’enregistrer
Profil :: Se connecter pour vérifier ses messages privés :: Connexion

Bourgeons 2011, la deuxième (Cat. Jeune)

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Plumes Noires Index du Forum -> Plumes Croisées -> Le coin lecture... et écriture
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
Jack
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 16 Fév 2010
Messages: 1 927

MessagePosté le: Dim 6 Mar - 21:04 (2011)    Sujet du message: Bourgeons 2011, la deuxième (Cat. Jeune) Répondre en citant

« S’il te plaît, dessine-moi une rencontre »
de Marion FARGE
 







Août brûle l’Yonne et la peau de Roxane. Étendue à proximité de l’Orval et des blés, reposant sa tête sur la rousse épaisseur de sa tignasse, elle montre son ventre au soleil. Le flux du ruisseau est flux de son désir, le vent dans les épis tempère les ardeurs de l’astre incandescent. Indolence sensuelle de l’été, plaisir du corps alangui. Vient soudain un bourdonnement sourd, continu ; et bientôt l’ombre d’un avion qui s’interpose entre elle et l’amant de midi. Sur son ventre se dessinent un instant les contours de l’appareil. Le mouvement de l’ombre sur sa peau est comme une caresse furtive qui, après la réprimande, pardonne l’infidèle. Antoine.
Antoine est parti pour l’été. Jeune pilote récemment diplômé, il arpente les cieux. C’est lui qui, de nuit, achemine le courrier d’un point du globe à un autre. Les conversations sont suspendues avec lui, là-haut. Il laisse les mots fermenter, se gorger de sens et d’étoiles. Il laisse le désir des correspondants croître. Jusqu’à ce que les mots absorbent la substantifique moelle de la nuit et s’en alourdissent. Jusqu’à ce que le désir déborde et s’élance vers eux. Jusqu’à ce qu’encre et cœurs s’atteignent et s’entremêlent. Il est vrai que cette idée plaît à Roxane. « Mon Hermès », dit-elle parfois en parlant d’Antoine. Mais le messager éblouissant d’Homère ne l’est pas tant que le soleil, et brille surtout par son absence. Maître de toute communication sauf de la leur.
Roxane s’ennuie. Elle explore l’essence de l’Ennui, en découvre la profondeur intrinsèque, se penche au-dessus de son abîme et chute dans ses abysses. Ce qui la désennuie un peu. Le temps du moins que dure le vertige. Et puis la planéité revient, car au fondement de l’ennui se trouve l’inertie.
Inertie donc de son corps depuis cinq jours. Inertie tantôt chagrine, tantôt pensive et tantôt langoureuse. Mais chaque jour l’Orval et son cours, chaque jour le blé à proximité, chaque jour les caresses du soleil et le jaloux bruit de l’avion.
Un jour, pourtant, une ombre autre que celle de l’avion se pose sur le ventre, puis sur les yeux clos de la jeune femme. À travers la fine membrane de ses paupières, elle voit la lumière rouge et crue du soleil s’assombrir et devenir nuit. Ses pupilles, jusqu’alors atrophiées par la monotonie, se font à nouveau regard. Et elle regarde. Elle le regarde. Elle le regarde qui la regarde. Parce que ses cheveux ont la blondeur du blé, elle a cru d’abord que les épis s’étaient penchés sur elle.
« — Vous êtes bien jolie… »
Roxane rougit, se redresse. Cache son ventre. Retrouve sa féminité : elle a un corps à cacher. L’étranger sourit et poursuit.
« — Comment vous appelez-vous? »
Roxane voudrait feindre, comme une femme, et s’offusquer d’avoir été contemplée à son insu. Elle voudrait feindre, comme une femme, et s’indigner d’être jugée jolie par un inconnu. Mais la simplicité de la question la désarçonne. Elle ne feint pas. Elle répond.
« — Roxane. »
Le visage du jeune homme est doux comme celui d’un enfant. Ses cheveux sont de céréales, on y trouve la dorure et les épis.
Il n’est manifestement pas de la région, ni même peut-être du pays.
« — D’où venez-vous?
Je viens d’en haut. »
Il sourit encore. Roxane sourit aussi, et rit intimement de sa propre naïveté. Bien sûr qu’il vient d’en haut. Une telle blondeur est nordique ou n’est pas.
Un silence s’installe, qui la trouble un peu mais ne semble pas le contrarier outre mesure. Il regarde tour à tour le ciel et le ruisseau. Sa contemplation est désintéressée, comme semble l’être son rapport au silence, son rapport aux mots. Son rapport à Roxane. Roxane qui reste interdite. Charmée, mais déconfite face à cet étranger qui fait fi des fins et fi des moyens ; fi de l’utilitaire. Elle lui demande, d’ailleurs :
« — Que voulez-vous? Puis-je vous être utile? »
Ce à quoi il répond :
« — Je cherche juste une amie. »
La jeune femme s’effarouche un peu. Une amitié selon elle toujours se crée, jamais ne s’accapare. Ni moins ne se vend au prix de trois lieux communs échangés. Elle se lève.
« — C’est en moi que tu la cherches?
Il me semble. Pourquoi pas?
Parce qu’il te faudra un peu plus de temps pour la trouver.
Ce n’est pas le temps, mais une amie qui me manque.
Alors, reviens demain.
Où?
Ici.
Quand?
À la même heure.
Pourquoi?
Pour que je t’y attende. »


Elle l’y attend. Elle l’a attendu tout le soir, toute la nuit et tout le matin. Quand elle est revenue dans les champs, le soleil était le même. Pourtant, son corps ne s’est pas abandonné à la morne pérennité des heures. Il s’est tendu comme un arc vers l’instant attendu, et le temps s’est cristallisé autour de cet instant. Quand l’instant arrive, il arrive aussi. Roxane jubile. Elle a goûté la joie du manque et goûte à présent la joie de la complétude.
Comme l’étranger, déjà, n’est plus un inconnu, elle sourit.
Quelques jours plus tard vient l’amitié.
Puis autre chose.
Autre chose en elle, du moins, à défaut d’entre eux. Elle ne lui en parle pas. Mais la complétude ne relaie plus l’impatience. À l’impatience se substitue désormais une impatience autre.
Elle ignore encore d’où il vient. Lorsqu’il s’essaie à l’évocation de son chez-lui, il utilise des expressions très belles, mais très lacunaires.
« — D’en haut », répète-t-il. «  De là où le soleil se couche plus souvent. »
Ces esquisses, exquises mais vagues, confortent Roxane dans son intuition première. Elle imagine la lumière pâle et basse, l’obscurité fantasmagorique d’un pays nordique.
Elle rêve.
Il dit avoir beaucoup voyagé.
Lorsqu’elle évoque un jour Antoine et son avion, il lui fait part d’une amitié sienne :
« — J’ai connu, moi aussi, un aviateur. Je l’ai rencontré dans le désert, il y avait du sable. Il était membre de l’Aéropostale. »
C’est impossible, bien sûr. Mais Roxane ne le lui dit pas. Parce qu’il ne semble guère s’entendre à parler français, et qu’elle ne veut pas l’humilier. Parce qu’elle aimerait croire que c’est possible, au fond. Parce que la rencontre et l’amitié se muent lentement en quelque chose d’irréel ; et qu’elle envisage, dans cette irréalité, d’assouvir l’impatience qui gronde en elle. Parce que si chimère est le jeune homme, chimère sera l’adultère.


Un jour, le désir caché dans son ventre a raison d’elle et pousse son corps vers le sien. Elle l’enlace ; ses doigts viennent clore le berceau que font ses bras autour de ses épaules. Berceau d’un songe. Ses lèvres se tendent.
« — Non. »
Il la repousse doucement, mais fermement. Elle se vexe. Après tout, n’est-ce pas lui qui, dès le premier jour, a vanté sa beauté?
« — Et pourquoi pas? » s’insurge-t-elle.
« — Je vais bientôt rentrer chez moi. »
Son regard prend alors une direction inattendue : ses yeux s’élèvent vers le bleu céruléen du ciel. Roxane est littéralement déboussolée : elle n’est plus sûre de la localisation cardinale du Nord, ni du bien-fondé de ses suppositions quant aux origines de l’étranger. Ce dernier ne semble pas avoir remarqué le trouble de la jeune femme. Il poursuit :
« — J’ai trouvé ton amitié et j’en suis heureux. Mais une rose m’attend quelque part, tout comme tu attends ton Antoine. C’est le temps que j’ai perdu pour ma rose qui fait ma rose si importante. C’est le temps qu’il a perdu pour toi qui te fais si importante. Sache-le. Qu’importe que sa présence se soustraie à ton regard? On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »
Roxane est perdue. Les propos de jeune homme atteignent le comble de l’incongruité, et éveillent pourtant en elle le vague souvenir d’une lecture infantile.
Elle réalise seulement qu’il compte partir. Elle balbutie :
« — Quand… Quand vas-tu t’en aller?
Cette nuit », répond-il.
Il ajoute, après un silence :
« —Mais prends garde, ne te mets pas en peine. Mon départ sera essentiel, substantifique. Ne pleure pas mon enveloppe, ce n’est qu’une mue que je laisserai. Elle est trop lourde. »
Roxane acquiesce sans comprendre. Lorsqu’elle le quitte, les mots volent encore au-delà de sa réalité, sans prendre en son esprit le moindre sens.


Minuit.
Elle s’éveille soudain.
Elle a compris.
Elle se lève, court à travers les champs sans prendre le temps de se vêtir. La lune exalte la pâleur de sa nudité, ses cheveux volent derrière elle et flamboient comme un feu follet.
Lorsqu’elle arrive, il est trop tard. Elle voit un corps inerte. Et, lorsqu’elle lève les yeux, une étoile filante.
Elle ne pleure pas. L’enveloppe, vidée de sa substance, est légère. Elle peut sans peine l’étendre dans les blés. Les épis se referment sur cette conque abandonnée et s’abreuvent de sa blondeur. Roxane retourne près du ruisseau, s’y allonge, regarde les étoiles et s’endort.


Le soleil éveille l’Yonne et Roxane. Ses rayons caressent le corps nu. Une ombre s’interpose. La jeune femme ouvre les yeux.
Antoine.
« Tu m’as manquée », dit-il.
Elle lui sourit. Lui montre son ventre.
Lui montre son cœur.
Et ce que son cœur a vu.
L’essentiel.





Revenir en haut
Visiter le site web du posteur
Publicité






MessagePosté le: Dim 6 Mar - 21:04 (2011)    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Plumes Noires Index du Forum -> Plumes Croisées -> Le coin lecture... et écriture Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  


Index | creer un forum | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
smartDark Style by Smartor
Powered by phpBB © 2001, 2017 phpBB Group