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Bourgeons 2011: La gagnante (Cat. Adulte)!

 
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Jack
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MessagePosté le: Sam 5 Mar - 01:07 (2011)    Sujet du message: Bourgeons 2011: La gagnante (Cat. Adulte)! Répondre en citant

    
 En route vers la Sérénissime,
De Ethel Salducci 
 
  


 
    
    
  A la table voisine, trois femmes échangeaient des propos qui, au lieu de la consterner comme elle s’y serait attendue, remplirent Pierrette d’une froide colère.
Il s’agissait de savoir où chacune achetait sa viande et à quel prix et comment dater l’opération sur les sachets plastiques en cas de congélation.
Sa réaction l’étonna : pourquoi un tel échange pouvait-il la mettre hors d’elle ?
La préoccupation de ces ménagères n’était certes pas excitante mais de là à en concevoir de la rage !
N’était-ce pas plutôt ce que Pierrette entrevoyait de la vie de ces femmes qui la mettait si mal à l’aise ? Ces femmes, employées de bureau depuis toujours ou presque, étaient restées dans le même temps infini des ménagères accomplies.
En tant que telles, elles se devaient de rendre leur foyer agréable pour tous ceux qui, maris, enfants ou cochons d’Inde, y étaient aussi chez eux.
Mais de quel temps, de quelle énergie disposaient-elles pour mener à bien leur tâche ? Etait-il concevable qu’elles fussent inspirées au bureau et chez elle ou fallait-il plutôt croire qu’elles ne l’étaient nulle part ?!
A cette pensée, Pierrette crut que son crâne allait se fendre sous la pression de milliers d’aiguilles.
Elle-même, que faisait-elle de sa vie ? Vers quel but -louable ou pas - prétendait-elle tendre ?  Quelle trace laisserait-elle, qui n’inscrivait pas même de date sur des sachets plastique ?!
Bien sûr, il n’y avait rien au monde d’aussi charmant que la petite tête blonde de Jeanne, exceptée celle de Louis ! Ces deux enfants, ses trésors comme elle les appelait, étaient sans doute sa plus belle réussite.
Cette expression lui fit horreur : qui pensait ainsi ? Qui jaugeait sa vie en termes de réussite, et par conséquent d’échec aussi ? Qui la jugeait de la sorte, Pierrette, trente-sept ans, cadre, deux fois maman, compagne de Simon qu’elle ne connaissait plus guère, bonne nageuse, excellente danseuse, autoritaire mais tellement à l’écoute, etc?  Qui sinon elle-même ?
Ce qu’elle savait parfaitement se présenta en lettres capitales à son esprit en colère : sa dureté envers les autres, en particulier envers ces trois femmes, n’était que manque d’indulgence envers sa propre personne.
Ses sens se brouillèrent au point qu’elle ne sut même plus si les femmes étaient encore là, dont la conversation avait mis son crâne en feu. Avait-elle d’ailleurs jamais eu lieu cette conversation ou Pierrette avait-elle projeté sur ces silhouettes maintes fois aperçues ses propres préoccupations ?
 
Emergeant à grand peine de ce brouillard sensoriel, Pierrette se rendit compte avec surprise qu’elle était seule dans la cafétéria : le comptoir était dégagé de tout relief et les serveuses envolées. Combien de temps avait-elle passé là ?
Rassemblant ses forces, elle se leva à grand peine, déposa sur le comptoir désert sa tasse vide, passa machinalement son badge dans le tourniquet et longea le couloir qui lui parut interminable mais finit par la mener à l’escalier.
A l’étage du dessus, la salle des marchés était encore animée : ces écrans lui indiquèrent qu’il était tout juste 17h.  Pierrette envisagea de prétexter un appel de la crèche pour s’échapper mais n’en fit rien ; où serait-elle d’ailleurs allée ?
Une heure plus tard, qui passa comme dans un rêve, ses collègues se dispersèrent comme un seul homme mais elle choisit de s’attarder un peu, émue par la certitude qui naissait en elle qu’elle ne viendrait pas le lendemain.
Où serait-elle donc ? Elle comprit avec étonnement qu’elle le savait déjà : la gare de Bercy était à deux pas dont un train partait chaque soir pour la Sérénissime. Pierrette avait toujours aimé le train de nuit, aussi loin qu’elle s’en souvînt : elle se revit, émergeant de sa couchette en gare de Saint-Raphaël, là où le chemin de fer colle à la mer jusqu’après la frontière italienne.
Quelques clics de souris lui apprirent que le départ était à 19h47 ; elle avait ainsi plus de temps qu’il ne lui en fallait pour se préparer…le verbe la fit sourire ; n’était-elle pas prête, archi prête ?
D’où préviendrait-elle Simon ? De la gare ? Mieux, du train, quand il ne serait plus temps de faire machine arrière ! Mais les enfants ? Leur père leur expliquerait tout simplement que Maman s’absentait quelques jours. Ca n’était d’ailleurs que la stricte vérité.
Son cœur se serra à la perspective de les quitter ainsi sans préavis mais elle sut à son grand soulagement qu’elle n’avait pas le choix : quelque chose s’était mis en branle qui devait enrayer le déroulement trop policé de son existence.
Après avoir fourré sa trousse de toilette dans le sac à main qui constituerait son unique bagage, Pierrette quitta en souriant l’immeuble qu’elle fréquentait depuis trop longtemps. Dehors, une belle lumière comme Paris en produit parfois jouait avec le nouveau front de Seine du treizième arrondissement et le fleuve l’invita au voyage. Elle détacha sa bicyclette avec la sensation exquise de faire une bêtise, pour la première fois depuis fort longtemps…
 
Il était encore tôt et elle eut envie de traverser le parc de Bercy ; combien de fois l’avait-elle déjà arpenté en s’évadant une heure ou deux de ce métier qu’elle s’étonnait toujours d’exercer ? Souvent, elle y avait poussé des portes imaginaires qui étaient restées ouvertes longtemps après qu’elle eut repris son poste de travail ; ce soir, qu’allait-elle découvrir derrière ses pelouses ?
 
La perspective de laisser son vélo aux abords de la gare ne lui plaisait guère ; elle eût aimé emmener avec elle son compagnon de route mais il n’avait vraiment pas sa place à Venise. Un chat eût pu être du voyage mais elle n’en avait pas, ni jamais eu d’ailleurs ; pourquoi donc ? Pour mille raisons, dont elle examinerait peut-être le bien-fondé à son retour.
Elle attacha donc soigneusement sa monture à un poteau qui lui sembla plus joliment placé que d’autres en lui promettant de tout lui raconter à son retour, qui ne saurait tarder.
En le quittant, Pierrette eut ce petit geste de la main en forme de caresse à peine déguisée qui ponctuait depuis longtemps la plupart de ses séparations d’avec des objets familiers.
 
Elle s’étonna à peine d’acheter son aller simple pour la Sérénissime comme elle aurait pris un ticket à l’unité dans un bus parisien : même légèreté que dans un geste banal, même inconscience que pour un acte machinal.
Quand on est à sa place, tout devient évident, pensa t-elle amusée.
 
Le point presse était attirant avec ses couvertures par milliers et constituait un passage quasi obligé pour la vacancière improvisée qu’elle était mais elle en ressortit les mains vides, peu désireuse au fond de découvrir la soi-disant actualité du monde ; elle avait bien sûr dans son sac un carnet et sa plume préférée et pourrait donc y coucher ses impressions de voyage. Nul besoin de lecture.
 
Son train ne tarda pas à être affiché et Pierrette, en compostant son billet, découvrit avec plaisir et amusement qu’elle voyagerait en voiture 13 ; depuis que les 3k100 de Louis étaient arrivés au monde un 13 janvier à treize heures, elle considérait ce nombre avec tendresse. Puis, après la naissance de Jeanne, 3k200, deux ans plus tard, le treize janvier toujours, elle était devenue grande amie de ce chiffre, évidemment porte-bonheur !
 
 Un peu plus tard, installée dans son compartiment, Pierrette appela Simon :
 
-          C’est enfin toi ? Tu aurais pu prévenir de ton retard, tout de même !
-          Non, justement, je n’aurais pas pu.
-          Mettons…Tu rentres là ?
-          Non, là, je ne rentre pas, je m’en vais.
-          Qu’est-ce que tu racontes ?
-          Je raconte que je m’en vais.
-          Mais bon sang ! Où ? Pourquoi ? Combien de temps ?
-          Je pars à Venise, parce que je ne me voyais pas rentrer à la maison et ça va me prendre un certain temps…
-          Tu es complètement cinglée ? Tu ne peux pas faire une chose pareille !
-          Si, justement, je le peux ! La preuve, je suis en train de le faire…dans le train, pour être précise !
-          Et les enfants, que vais-je leur dire ?!
-          La vérité : que leur Maman s’absente quelques temps…Embrasse-les bien pour moi, ou passe-les moi d’ailleurs, je vais leur expliquer moi-même.
-          Pierrette, tu es encore plus cinglée que je ne le pensais !
-          Tu m’as toujours sous-estimée, Simon.
…/…
            - Allo Maman ?
            - Oui, mon Louis ! Je suis dans le train, j’ai décidé de faire un petit voyage…
            - Pourquoi ?
            - Eh ! Bien, parce que j’en ai eu envie : je travaille beaucoup et… j’ai besoin de calme.
            - Moi aussi, Maman, j’ai besoin de calme !
            - Je te crois certainement, Trésor mais cette fois-ci, c’est comme ça, je pars seule un petit moment…
            - D’accord, mais une prochaine fois, on partira tous ensemble, Louis, Maman, Papa et Jeanne et on ira tous au calme !
            - Promis mon cœur, on fera comme ça une prochaine fois ; je t’embrasse, je t’aime !
            - Je t’aime aussi.
            - Tu me passes ta petite sœur s’il te plaît ?
            Oui, Jeanne, Jeanne, Maman veut te parler !
…/…
            - Allo, allo ! Maman ?
            - Oui, ma douce, c’est Maman ; je suis dans le train et je te souhaite une belle nuit…
            - Maman, ‘crain ! Jeanne, pas ‘crain…Maison, ‘Oui, Papa Maison, pas ‘crain…
            - Oui, tu as raison, il n’y a que Maman dans le train, Jeanne est à la maison avec Louis et Papa ; je t’embrasse ma douce, comme je t’aime. Je rentrerai dans quelques jours.
            - Là, Doudou !
            - Embrasse aussi Doudou de ma part, à bientôt ma toute jolie !
            - Au r’voir, Maman !
 
Quelques baisers sonores ponctuèrent cette conversation et résonnèrent longtemps dans le paysage que Pierrette observait un sourire aux lèvres.
 
*   
**   
    
Le train arrivant à Santa Lucia à 7h24, il aurait le temps de s’offrir un « latte macchiato con brioche » avant de filer à la Salute. Il eut hâte d’être accoudé au bar ! Son penchant pour cette boisson laiteuse avait parfois gêné Samuel qui aurait sans doute préféré demander aux serveurs ces « expresso amaro » dont raffolait sa femme.
Quand ils voyageaient ensemble en Italie, ce qui se produisait de plus en plus rarement, ils avaient accoutumé de rire de la méprise ainsi créée : invariablement, on servait le
latte macchiato à Chloé tandis qu’il héritait de la petite tasse noire.
Ses collègues de travail quant à eux avaient d’autant plus de mal à croire qu’il pût aimer cette boisson écoeurante à leurs yeux qu’il la sucrait outrageusement. Pour tout dire, ça n’était pas là une boisson d’homme !
Aussi Samuel se réjouissait-il à la perspective de ce petit-déjeuner en solitaire.
 
Mais pour l’heure, il s’agissait d’aller dîner ; Samuel aimait assez l’ambiance surannée du wagon-restaurant, le charme désuet du lieu effaçant remarquablement la médiocrité des mets. Même le Lambrusco entrée de gamme flattait ses papilles dans un tel flacon.
Ce serait par ailleurs pour lui l’occasion de se livrer à un de ses occupations favorites…
Samuel se sentait finalement tout à fait en vacances en se rendant à Venise pour raison professionnelle, ce soir-là.
 
*   
**   
    
    
De rares tables étaient occupées quand Pierrette pénétra dans le wagon-restaurant ; elle s’installa non loin d’un homme absorbé dans des travaux d’écriture – Un écrivain ? se demanda t-elle amusée. Elle-même entretenait un drôle de rapport avec l’écriture : jamais elle ne se déplaçait sans un cahier ou deux et une trousse l’accompagnait en permanence, pleine de cartouches d’encre et de mines de crayons ; les utilisait-elle ? Régulièrement, quasi quotidiennement mais jamais encore elle n’avait su écrire dans la durée, hormis cette longue lettre à chacun de ses enfants, commencée alors même qu’elle les attendait.
L’homme semblait concentré, son regard tourné vers l’intérieur n’avait pas perçu la présence de Pierrette malgré l’attention qu’elle lui portait. Le verre de vin posé devant lui, qu’il avait pourtant sans doute désiré au point de le commander, semblait à présent souffrir de la même indifférence.
Aimantée par cette dernière, Pierrette s’approcha de l’homme sans qu’il s’en aperçoive ; elle le trouva étonnant de cette concentration que les adultes d’ordinaire ont laissée aux enfants.
Elle songea soudain que c’était précisément cette concentration qui rendait les enfants beaux et manquait cruellement à leurs aînés.
A cet égard, et bien qu’il eût tout d’un homme, il ressemblait à un enfant et elle le trouva beau ; sa bouche en particulier lui plut dont elle apprécia les finitions, comme si des parents attentionnés les avaient dessinées à l’aide d’un pinceau fin.
Pierrette se savait séduisante, sans grand plaisir d’ailleurs puisque séduire signifie être occupé à plaire et par là même s’être un peu quitté afin de se mieux regarder.
Le fait est qu’elle ne plaisait évidemment pas à cet homme pour l’instant et cela lui sembla de bon augure.
 
« Bonsoir, excusez-moi, cela vous dérange-t-il que je m’installe à votre table ? » Il leva la tête tranquillement et d’un regard rapide balaya la salle, encore peu fréquentée.
« Non, ce n’est pas par nécessité que je vous demande cela mais par envie, tout simplement : j’aimerais dîner à votre table… »
Il resta silencieux, prit le temps de la regarder mais rien n’indiqua s’il la trouva belle, puis, après ce silence qui la rassura autant qu’il l’étonna, il l’invita d’un calme : « Prenez donc place puisque vous en avez envie ».
Au « cameriere » qui s’approchait, elle commanda le même verre de vin – un Lambrusco.
 
-          Vous vous rendez donc à Venise ?
-          On ne peut rien vous cacher… Déjà elle regrettait cette réponse sarcastique sans intérêt  mais lui poursuivait,
-          Y allez-vous dans un but bien défini ?
-          Pour y vendre de l’Orval !
-          Vous voulez rire ? Quoi qu’une bière trappiste aurait peut-être du succès ici !
-          Oui, je veux rire, je suis en réalité représentante en céréales et démarche les hôtels.
-          Orval, céréales…Non contente de rire, vous vous moquez à présent de moi…
-          Sérieusement cette fois, ma présence dans ce train est une pure mesure d’hygiène mentale et j’en aurai fini avec les rimes en Al, et vous-même, que faites-vous ici ?
-          Je poursuis un but purement professionnel, enfin, professionnal...
-          Vous écrivez ?
-          Comme vous le voyez mais cela n’a rien à voir avec ma profession…Je travaille pour la Fondation François Pinault  et me rends régulièrement à la Punta della Dogana depuis 2007.
-          Et vous écrivez souvent dans le train ?
-          Toujours et presque exclusivement dans le train.
-          Exclusivement dans le train ?
-          Cela vous étonne ou vous intéresse ?
-          Cela m’étonne et m’intéresse !
-          Vous écrivez aussi ?
-          Pas autant que je le souhaiterais ; à mes heures perdues comme on dit et il y en a peu : je travaille et ai deux enfants !
-          Eh, bien, précisément, ce qui est merveilleux avec le train est qu’il offre des heures perdues, perdues au reste du monde, à sa frénésie, volées à tout ce qui n’est pas dans le train. Le train est en mouvement, il ne fige rien, même les horaires d’arrivée sont susceptibles d’être modifiés, voyez-vous ?
-          En Italie surtout !
-          Certes mais pas seulement. Le train imprime un mouvement sans catapulter le voyageur comme le ferait un avion ; en avion, je ne parviens pas à écrire, ou alors il faudrait que ce fût un avion de l’Aéropostale ! Sérieusement, je n’y rédige que des papiers professionnels mais rien qui me modifie : seul le train fait de moi un artisan des mots, de ces mots qui s’accumulent en moi à Paris sans que je puisse rien en faire, dans le train-train de ma routine, ce train miniature qui n’en est finalement pas un puisqu’il ne me transporte pas réellement et ne me transforme surtout pas.
-          Mais je vous ai donc interrompu en plein transport, dans un moment précieux, j’en suis confuse !
-          En plein transport c’est indéniable mais ne soyez pas confuse et d’ailleurs vous ne l’êtes pas : c’est parce que vous avez flairé un moment précieux que vous avez eu envie de vous en approcher, et de moi par la même occasion.
 
En prononçant ces mots, l’homme s’était coloré d’un air malicieux qui lui allait à merveille.
 
-          Je vous trouve beau…
-          C’est celui qui le dit qui l’est, non ?
-          Me trouvez-vous belle ?
-          Je vous trouve gonflée, gourmande et très jolie…
Son verre de vin arriva :
-          Trinquons, à la transformation par le train !
-          Salute !
 
L’attaque du Lambrusco était plutôt brutale, contrastant avec la douceur de la rencontre mais Pierrette, bon public, le trouva plutôt exquis.
En avalant ses spaghetti « alla bolognese », elle pensa à son début de journée : rien n’eût pu y laisser présager une telle soirée mais elle ne souhaitait nullement à présent en imaginer une autre. Simon devait embrasser les petits après leur avoir lu une histoire et c’était bien ainsi.
Elle ne parla pas davantage d’eux à son nouveau compagnon, pas plus qu’il ne lui dévoila les détails de sa vie parisienne ; de toutes façons, plus rien de ce qu’ils étaient sur le quai de Bercy n’était valable dans ce train à destination de Venise.
D’ailleurs, ils parlèrent peu pendant leur repas, une viande sans grand intérêt avait suivi la pasta et les verres de vin avaient été remplis une seconde fois. Tous deux semblaient goûter pleinement le silence qui s’était installé ; ça n’était pas le silence qui vient de ce que l’on s’est tout dit mais un silence de bien-être, qui ose prendre place quand personne n’a peur ni donc envie de remplir.
Une extrême plénitude s’était emparée de Pierrette qui ne se demanda pas un instant ce qui allait suivre ; elle goûtait pleinement l’instant.
 
*   
**   
    
Elle est belle, très belle même - pensa-t-il…Que vient-elle faire ici ? Que fuit-elle à Paris ? D’ailleurs, fuit-elle ou est-elle en quête ?  
*   
**   
   
Le dîner était terminé, chacun semblait heureux et peu désireux de passer à autre chose ; le garçon qui nettoyait la salle en se rapprochant toujours davantage de leur table les mit toutefois en mouvement ; - Je vous raccompagne ? -Volontiers.
Arrivé devant sa porte, il lui demanda :
 
-    Comment vous appelez-vous ?
-          Pierrette,
-          Moi c’est Samuel…Pierrette, m’accorderez-vous cette nuit ?
-          Oui, Samuel, aussi volontiers que vous m’avez accordé votre table !
 
La couchette de Samuel, l’unique qui fût occupée dans le T2, portait le numéro 31.
 
Des visages féminins surgirent à la mémoire de Pierrette à la faveur de la pénombre ; des voix également…Etait-ce cette conversation absurde qui l’avait menée ici ? Elle s’en moquait éperdument. Les visages flous avaient déjà laissé la place au sourire de Samuel ; il la dévêtit avec la même concentration qu’il avait employée à écrire et quand leurs peaux se trouvèrent, elle sut une nouvelle fois en cette drôle de journée qu’elle était à sa place.
 
Au réveil, il lui revint immédiatement à l’esprit qu’elle avait pris le train pour Venise et elle ne fut pas le moins du monde étonnée de se retrouver ainsi enroulée autour d’un quasi inconnu. Elle se détacha tout doucement de lui et l’observa comme elle avait pu le faire au wagon- restaurant ; abandonné cette fois au sommeil, il semblait également présent à lui-même et étrangement absent à l’agitation du monde.
La lumière du jour éclairait vaguement le compartiment qui lui sembla familier.
Pierrette savait que leurs routes divergeraient sans doute à Santa Lucia mais elle n’en ressentit aucun vertige : elle qui abhorrait les séparations ne redouta nullement celle qui se présentait à coup sûr.
Elle écarta délicatement le drap qui les recouvrait tous deux ; les orteils de Samuel frissonnèrent bientôt sous ses lèvres, puis ses chevilles et le creux de ses genoux ; là, deux mains lui firent remonter un corps noueux jusqu’à la bouche dont elle avait admiré le dessin au wagon-restaurant.
L’étreinte fut délicieuse.
Pierrette ne pensait pas à Samuel, Pierrette ne pensait à rien, elle était. Elle était Pierrette dans les bras de Samuel bien sûr mais aussi Samuel enveloppant Pierrette, mais aussi le drap froissé sous les corps emmêlés et jusqu’à Venise se rapprochant de la couche des amants. Pierrette n’avait plus de contours, pas de début ni de fin, elle était le jour qui se levait sur la lagune et le bonheur qui emplissait le compartiment.
La voix de Samuel la surprit : Dire que je ne faisais qu’écrire dans les trains ! Elle rit et lui aussi de ce qui s’apparentait presque à une blague de potache ; leurs rires se mêlèrent comme leurs corps et poursuivirent la danse que ces derniers avaient cessée.
La voix de Samuel poursuivit ensuite :
-          Quand nos corps se seront éloignés, que notre rire se sera calmé, la pensée jettera peut-être un pont entre nous…
-          Oui, peut-être, sûrement…Tu ne pensais pas si bien dire en expliquant que le voyage en train transforme…
-          Mais je me trompais en prétendant que le train est plus propice à l’écriture que l’avion ou le quotidien ; je vais essayer de prendre désormais le quotidien comme un train : peut-être t’y rencontrerai-je à nouveau ?
-          Peut-être, sûrement…si tu en as le désir ; mais chut !…N’y pense pas, tu verras…Nous verrons.
-          Sais-tu Pierrette que je n’ai pas ta faculté de concentration sur le présent ? C’est également celle des enfants qui jamais ne ressassent le passé ou n’anticipent l’avenir…
-          Je pensais précisément hier soir en t’observant écrire que tu leur ressemblais, aux enfants : tu les décris bien mais te juges mal. Plutôt, tu les décris bien et as tort de te juger…
-          Oui, oui, on a évidemment tort de juger ; mais toi-même… ?
-          Moi ? Je me juge tout le temps…et je me trompe donc tout le temps ! Enfin, il en fut ainsi jusqu’à hier, je crois !
-          La fameuse transformation du train…Sais-tu que j’ai du mal à imaginer la vie après ce voyage, en dehors de notre compartiment ?
-          Qu’avais-tu prévu ?
-          J’avais très envie d’un latte macchiato au comptoir d’un café, en toute tranquillité…Mais c’était il y a bien longtemps.
-          Eh bien, tu vas aller commander ton lait et le savourer, taché de sa goutte de café ; simplement, tu sauras que je suis quelque part dans la ville et que je souris sans doute en songeant à notre voyage. Si tu réponds alors par un sourire, notre journée aura bien commencé.
-          Mais elle a déjà bien commencé !
-          Oui, mais il faut continuer à bien commencer, tu vas t’y employer ? Tu me le promets ?...
Comme Samuel s’apprêtait à répondre, il fut bâillonné par la bouche de Pierrette qui murmurait :
-           Chut ! Ne réponds pas, fais-le s’il te plaît…
Ses paroles se muèrent en baiser puis redevinrent ces mots :
- Merci pour ton accueil, Samuel, merci de toi.
           
            Le train arrivait à Santa Lucia ; elle ramassa ses quelques affaires et quitta furtivement le compartiment ; comme Samuel se demandait s’il n’avait pas rêvé, sa tête s’encadra dans la fenêtre : elle lui envoya un baiser léger et posa très doucement les doigts d’une main sur la vitre, Samuel en fit de même et un petit morceau d’éternité en profita pour passer.
 
Il quitta à son tour ce qui avait été leur embarcation et se lança dans cette ville d’eau qu’il aimait tant ; quand le latte macchiato fut posé devant lui, il se surprit à le boire sans sucre, apprécia sa très légère amertume, sourit et sortit son carnet…Prendre la vie comme un train, voilà qui le tentait bien !
 
*   
**   
  Quelques ponts plus loin, assise au bord du canal les pieds ballants, Pierrette contemplait les jeux de lumières entre les nuages et leur reflet sur l’eau. Elle  se sentait légère et forte, grave mais insouciante.
Elle songea à son cheminement des dernières heures et se sentit pleinement artisane de ce qu’elle venait de vivre ; elle pensa également avec plaisir que tout cela ne regardait qu’elle et qu’elle n’en raconterait rien à son retour, se délectant de ne plus être forcément un livre ouvert aux regards de ses proches.
Au-delà de sa belle rencontre avec Samuel, une rencontre plus belle encore avait eu lieu : celle de l’enfant qu’elle n’avait jamais osé être avec la femme qu’elle n’était pas encore devenue.
Elle se remit en route sans s’inquiéter le moins du monde de ce qui allait suivre : en si belle compagnie, elle n’avait qu’à se laisser porter par ses envies et par le rythme si particulier de Venise.
Une seule chose importait : suivre le mouvement nouvellement imprimé à sa vie.
 
 
*   
**   
    
   


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MessagePosté le: Sam 5 Mar - 01:07 (2011)    Sujet du message: Publicité

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Clément


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MessagePosté le: Jeu 14 Avr - 22:27 (2011)    Sujet du message: Bourgeons 2011: La gagnante (Cat. Adulte)! Répondre en citant

Lu mais vraiment pas convaincu, autant c'est intéressant, autant on a l'impression qu'il nous manque des pages, presque que l'auteur fut brimé de ne pas pouvoir écrire plus.
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"La poésie est une maladie du cerveau" - Vigny

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Dramangore


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MessagePosté le: Dim 17 Avr - 13:10 (2011)    Sujet du message: Bourgeons 2011: La gagnante (Cat. Adulte)! Répondre en citant

pas lu, comme d'hab ! mais j'aime assez la remarque de Clément... Ceci-dit je ne l'ai pas lu. Alors, je ne peux que me rabattre sur une remarque d'une ligne... C'est mon côté bachoteur... Ambiance culture prédigérée. A propos de digestion, d'aigreurs, de bile et autres pets, il paraît que Venise ça refoule parce que la lagune éructe des gaz putrescents... Pour moi, à propos de Venise, je reste sur l'image de Lorenzaccio de Musset, qui se passe exclusivement à Florence... C'est dire ! C'est mon côté guide du routard paumé dans la Littérature. D'ailleurs, le Vaporetto, c'est devenu un truc pour la ménagère de moins de 50 ans qui doit nettoyer ses carreaux toujours clean pour que ses pièces sentent bon la lumière avec les pluies acides et phosphorescentes, tout en sachant qu'elle s'en tamponne de l'environnement parce qu'elle est fière de son intérieur et que la banquise qui s'effrite les entournures, ça la touche pas sauf quand son mari s'enfile son ricard, avec un glaçon, fourbu par une journée de travail à fourguer sa camelote, les pieds sous la table basse.

Ah, Musset, ça s'adresse directement à mes bas instincts du psychotique Romantique, le Sturm und Drang et tout et tout...

Voilà, aujourd'hui, c'était mon aparthé sur le XIXème !
_________________
"l'écriture est un combat... il y a ses lâches, ses stratèges, ses guerriers, ses héros... seul le temps nous éclairera sur leur véritable rôle !"
Moi


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Fanny


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MessagePosté le: Dim 17 Avr - 19:51 (2011)    Sujet du message: Bourgeons 2011: La gagnante (Cat. Adulte)! Répondre en citant

Ce qu'il y a de formidable avec toi Fab, c'est que jamais tu ne nous déçois! Toujours toi même, romantique, délicat, un côté fleur bleue que tu caches avec difficulté!  Si tu avais lu, tu saurais que Venise n'est qu'un prétexte. C'est un jeu de mot que je te laisse découvrir.
Je trouve personnellement, pour des raisons différentes de Clément, que ce texte est très bien écrit, mais un peu trop entendu pour ma part quant au fond de l'histoire. J'ai de loin préféré la nouvelle de Fabien Pesty (Stipe), mais je n'étais pas jury...
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Prends toujours soin de ce qui se passe en toi.

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MessagePosté le: Lun 18 Avr - 09:20 (2011)    Sujet du message: Bourgeons 2011: La gagnante (Cat. Adulte)! Répondre en citant

Merci Fanny de souligner ma constance...

Demain, je vous parlerai sûrement, si j'ai le temps, du premier best-seller préhistorique. Je viens de le retrouver dans un champ en rase campagne, et il a été écrit il y a quelques milliers d'années pour le premier tome sur une goutière en PVC et le second sur un sac de graines transgènique Monsanto... une histoire cruelle d'un ornithorynque désoeuvré qui cherche un bistrot ouvert après 8h45 dans une la plaine de Ravaillac... Il y a plein d'objets contondants, des décors somptueux en pierre de taille et en fours sous terre, et faut s'y connaître historiquement parce que les pubs n'ouvraient qu'un quart d'heure par jour et jamais à la même heure ni au même endroit. Evidemment, si on ne connaît pas cette subtilité législative, ni que la licence IV ne s'appelait pas licence mais Henri IV, le drame tombe à l'eau.
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"l'écriture est un combat... il y a ses lâches, ses stratèges, ses guerriers, ses héros... seul le temps nous éclairera sur leur véritable rôle !"
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